Ásta de Jón Kalman Stefánsson, l’urgence poétique

En venant au monde, Ásta nourrit l’espoir de ses parents, Sigvaldi et Helga : ces derniers décident de lui donner le même nom qu’un personnage de Gens Indépendants, roman islandais du prix Nobel de littérature, Halldor Laxness. Helga voit aussi un rapprochement avec le mot « ast », signifiant « amour » en islandais. Dans ce dernier roman de Jón Kalman Stefánsson, auteur de la trilogie Entre ciel et terre, La tristesse des anges et Le cœur de l’homme, les histoires se croisent et forment une toile narrative complexe.

Éros désespéré : du désir à la crise existentielle 

Le désir physique et la sexualité occupent une place prépondérante dans l’œuvre. Les êtres s’assemblent et se séparent, partagent le temps d’une nuit une passion commune avant de disparaître dans un brouillard de souvenirs. Sans aucune explication, Ásta se soumet à son professeur de théâtre, lui offre sa bouche. Elle devient un fantôme pour ceux qui l’ont désirée, un être fuyant, comme si son corps, après l’amour, se dissolvait dans l’air. Cette sensualité guide la narration et encadre le destin des personnages. Passionnés, leur raison semble s’éteindre. Ils tendent vers une pulsion sans limites, jusqu’à l’extrême inverse.  

« Elle en a connu un seul qui était différent. Un seul qui ne changeait pas. Un seul qui jamais ne perdait le poème. 

Un seul qui savait changer les pierres en jurons.

Il était passionné quand il la pénétrait, mais également  sensible. Et quand il jouissait, il versait quelques larmes.

Il n’y en a eu qu’un seul.

Puis il a sombré dans le silence. »

La frontière entre pulsion de vie et de mort demeure floue :  Le désir ne permet pas d’atteindre le bonheur, il rappelle au contraire la condition humaine. Plusieurs fois, Jón Kalman Stefánsson offre le portrait de personnages misérables, proches de la mort, basculant d’un monde à un autre. L’amour devient un moteur humain, un sens à la vie : il permet aux êtres de connaître des moments d’apothéose et de se tourner vers un fragment impossible de joie. Comme des étincelles, ces moments de communion entre les personnages ne sont que de brefs apartés dans leur vie. 

« la vie de l’homme est si courte, en soi, elle n’est pas plus longue que l’espace qui sépare le jour et la nuit. Voilà pourquoi nous devons faire durer pleinement et entièrement les moments où notre existence toute entière vibre. »

Insaisissable, éphémère, le désir hante les personnages, les guide dans leur errance existentielle, les anime autant qu’il les plonge dans le désespoir. Le roman s’ouvre sur une scène d’amour entre les parents d’Ásta : cet acte revient à la mémoire de Sigvladi, lorsque, mourant sur le sol norvégien, il revoit avec nostalgie cette époque d’insouciance. Il visualise à nouveau le corps de sa femme, son plaisir, les sensations qui l’habitent. Autrui devient un objet de passion, Ásta et Jósef s’aiment dans la campagne islandaise, ils partagent ensemble le secret de cette région isolée, au milieu des bêtes et du vent. 

 

Une temporalité brouillée au service de la poésie 

L’agencement d’Ásta ne repose pas sur la chronologie. Sa temporalité suit une logique différente, axée sur le vécu des personnages. Couché sur un trottoir, Sigvaldi voit défiler différents souvenirs : de l’enfance d’Ásta aux crises de sa femme, les dernières minutes de sa vie s’étalent sur plusieurs chapitres. 

Plusieurs époques se succèdent, des années cinquante à la politique de Trump. Elles sont à l’image de Kristin, qui ne parvient plus à faire la distinction entre les décennies. Les autres vont jouer le jeu, se plier à sa conscience défaillante, devenir les objets d’une temporalité nouvelle, adaptée à la sénilité de la vieille femme. Jón Kalman Stefánsson fait alterner dans ses chapitres des lettres d’Ásta, des aphorismes, des titres étranges (« Serait-ce gênant de larguer une bombe atomique sur Reykjavik ? ») qui se poursuivent dans le récit. Certains pourraient se perdre dans ce labyrinthe : d’autres, au contraire, y voient la force du roman, ancrée dans une démarche expérimentale, étonnant le lecteur, l’obligeant à rester éveillé jusqu’aux dernières pages. Ces différents épisodes se mélangent, formant un ensemble narratif orchestré avec brio. 

« Le ciel aurait-il terni ?

C’est l’impression qu’a Sigvaldi allongé sur ce trottoir […]

Un optimisme que seul le ciel peut afficher, et qui s’explique sans doute par son immensité. Pour lui, il n’existe aucune différence entre un jour et dix mille ans – la vie et la mort se confondent en une seule et même chose. »

Les romans de Jón Kalman Stefánsson ont l’art de nous faire voguer sur un sentiment trouble, entre poésie et réflexion philosophique. Certains passages évoluent, se transformant en vers libres pour ensuite revenir à de la prose : 

« Mais les temps ont changé.

Car ici, tout bouge ! »

Comme des haïkus, ces moments de grâce dans le roman reflètent la fragilité humaine et offrent une lecture amplifiée, une caisse de résonnance dans l’esprit des lecteurs. L’auteur dépasse la banalité du quotidien pour ancrer ses personnages dans une épiphanie intérieure. Chacun de ces moments est écrit dans une prose lumineuse, sensuelle, qu’Éric Boury parvient à saisir. Comment traduire les descriptions de ces espaces sauvages et fantomatiques, où la solitude et le silence règnent sur les habitants ? Comment capter la tragédie qui se déroule dans la vie du personnage éponyme ? Lors de ma lecture, j’ai pris conscience de l’immense défi que représentait la traduction d’un texte comme Ásta. A certains moments, on a davantage l’impression de lire un long poème de cinq cent pages, aux métaphores nombreuses et complexes, au rythme et à la beauté déroutante. 

 

Ásta, une figure complexe

Imprévisible, énigmatique, passionnée, Ásta trouble le lecteur par le flou artistique qui règne autour d’elle. Ses actions ne sont jamais explicitées par le narrateur. Il faut interpréter l’ensemble des éléments pour parvenir à comprendre son cheminement intérieur. Cette force qui semble l’animer, cette passion sauvage et muette génère des relations complexes avec ses proches. Incapable de s’épanouir avec les hommes qui l’entourent, Ásta reste marquée par le traumatisme de l’abandon maternel, ainsi que la folie qui plane au-dessus d’elle, comme une menace. La violence est parfois là, lorsque le jeune homme qui essaye de coucher avec elle se retrouve blessé, ou dans cette pulsion suicidaire qui la pousse vers la mort :

« Pourquoi ne pas mourir quand vous avez échoué dans tous les domaines et quand tous ceux, ou du mois la plupart de ceux, qui comptaient pour vous ont péri ? D’abord sa nourrice. Ensuite, celui dont elle préfère ne jamais prononcer le nom. Et maintenant sa sœur, son aînée d’un an, cet être humain deux fois meilleur qu’elle. Ceux qui sont aimés des dieux meurent prématurément. Nous, les autres, les médiocres, nous nous suicidons. »

Habitée par une profonde mélancolie, Ásta incarne une femme trouble, une figure que l’on pourrait comparer à ces personnages tragiques de la littérature européenne, voyant le bonheur se dérober devant la vacuité de l’existence et d’un destin inéluctable. Grandiose, amoureuse, désespérée, d’une beauté incomparable, Ásta porte en elle le souvenir de ces héroïnes islandaises.

 

 

Jón Kalman Stefánsson offre ces fragments de vie déstructurés, dans un monde où la quête du bonheur reste un idéal impossible à atteindre. Un sentiment d’urgence, sur cette île imprévisible, habite les personnages : la survie face aux cataclysmes et à l’isolement a forgé, au fil des siècles, une conscience aigüe de la condition humaine. Et nous, lecteurs, nous nous laissons porter par cette voix singulière, lumineuse, venue d’Islande. 

« Notre vie sur cette île ressemble à celle d’une espèce en voie d’extinction, elle dépend depuis toujours de la quantité de foin engrangé. Peut-être aussi de quelques poissons et d’une poignée de poèmes. Et il vous suffit de compter les brins d’herbe dans la grange en automne pour savoir si vos enfants survivront à l’hiver. »

 

 

-Ásta, traduit en français par Éric Boury, Éditions Grasset, 2018, 496 pages, 23 euros. 

Image : © RD