Bersveinn Birgisson, La Lettre à Helga


Nous pouvons remercier le Théâtre de l’Epée de Bois à Vincennes pour nous avoir offert, en ces mois d’automne et d’hiver, l’émouvante représentation de La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson. Dans une Islande en pleine mutation, Bjarni Gíslason, paysan marié à Unnur, tombe sous le charme d’Helga. Leur passion prend forme autour des élevages de moutons, sous la lumière diffuse de la bergerie. Des décennies plus tard, Bjarni répond à la lettre d’Helga. Ce texte lumineux, magnifiquement porté par Roland Depauw, saisit les spectateurs et les transporte dans un monde rural, tamisé, exaltant l’âme islandaise. J’ai eu la chance de pouvoir assister à la représentation en compagnie des élèves de licence islandaise et de Kristin Jónsdóttir, puis d’échanger quelques mots avec Roland Depauw, habité par son rôle et amoureux de cette œuvre.

 

« Le doux appel de l’amour auquel on fait la sourde oreille »

Alors je me suis mis à pleurer, vieillard sénile que je suis, échoué entre deux protubérances en terre d’Islande, les Mamelons d’Helga, et je compris que le mal, dans cette vie, ce n’étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l’amour auquel on fait la sourde oreille – la lettre sacrée à laquelle on répond trop tard, car je le vois bien à présent, dans la clarté du dénouement, que je t’aime moi aussi.

 

Avant sa mort, Bjarni Gíslason décide de répondre à la lettre d’Helga, envoyée des années plus tôt. C’est un cri d’amour déchirant, désespéré, un retour sur une histoire adultère que vécurent ces deux paysans, près de leurs bêtes. Helga est morte au moment où Bjarni lui écrit, renforçant davantage la dimension tragique du texte. On suit les pensées de cet homme mélancolique, dévoré par ses regrets, habité par sa passion. Les descriptions sexuelles sont nombreuses, teintant l’ensemble d’un érotisme sublimé. De leurs actes, une petite fille naîtra. Bjarni refuse de quitter sa femme malade, le sexe abîmé par les chirurgiens de Reykjavik, et sa terre pour vivre avec Helga à Reykjavik. Le dilemme s’installe : il ne peut se résoudre à une existence citadine, loin de ses valeurs et du travail agricole. L’amour pastoral ne peut éternellement durer.

 

« L’être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller »

 

J’ai fantasmé pour combler les lacunes de mon existence, compris que l’être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller. J’ai continué, ivre de désir et de l’espoir qui pousse la sève jusqu’aux rameaux desséchés de la création. Et puis j’ai aimé et j’ai même été heureux, un temps.


On pourrait presque parler de poème en prose tant le rythme, les métaphores et le lexique soulignent la sensualité et les contradictions du personnage. Le lyrisme du corps féminin se fond avec la nature. Au travers de deux sommets, Bjarni voit la généreuse poitrine de son amante. Il s’y allonge, médite, pratique l’onanisme, submergé par ses fantasmes. Plus tard, dévoré par le manque d’Helga, il confond ses courbes avec celles d’un mouton. Le corps humain est présenté dans toutes ses faiblesses, de la sexualité à la maladie et à la mort. Doucement, la lettre s’assombrit, les pulsions suicidaires se dévoilent. Près de la mer, la souffrance de Bjarni n’est pas sans rappeler les personnages raciniens, dévorés par leurs passions. Ode à la nature, à la terre d’Islande, à la femme aimée et absente, La Lettre à Helga continue de résonner dans nos consciences, comme un rappel à la vie.

 

 

– Bergsveinn Birgisson, La Lettre à Helga, roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, Editions Zulma, 144 p., 8, 95 euros.