Einar Mar Guðmundsson, Les rois d’Islande

 

 

 

 

Douzième roman de Einar Már Guðmundsson traduit en français par Eric Boury aux éditions Zulma, l’histoire des Rois d’Islande traverse les époques dans une fresque foisonnante de personnages. Figure de proue de la littérature contemporaine islandaise, lauréat du prestigieux Grand prix de littérature du Conseil nordique, sa dernière œuvre nous ouvre les portes de la famille Knudsen, composée d’une multitude de branches dont il serait ardu de dresser l’arbre généalogique.

 

Des portraits singuliers


Dans le port imaginaire de Tagavík, Arnfinnur Knudsen, enseignant sans diplômes, se distingue par une intelligence hors-normes et par des aventures qui marquent profondément sa place dans la société islandaise. Le rire n’est jamais loin : des scènes absurdes aux épisodes épiques, l’auteur se plait à jouer avec les tons et à désarçonner son lecteur en mélangeant sans relâche les identités. L’influence des sagas est d’ailleurs perceptible. Le père d’Arnfinnur Knudsen, Ásvaldur échappe au naufrage de son navire de pêche en se réfugiant sur un rocher qu’il escaladera sous la neige et la glace. Chaque épisode est l’occasion de dresser le portrait d’un personnage et de ses liens dans une communauté où chacun connaît l’autre et les relations se font et se défont au rythme des histoires sentimentales, de l’alcool, des bagarres et des prouesses individuelles. Les Knudsen sont présentés comme une famille exceptionnelle, dont la plupart des membres se différencient du commun des mortels en plongeant souvent dans la criminalité. Vagues souvenirs des personnages mythiques, ils modèlent leur microcosme, à la fois héros et anti-héros.

 

Un grand nombre de Knudsen sont sortis major de promotion de leur lycée. Très forts en calcul, ils ont toujours eu le don de réorganiser les entreprises. On les considère comme d’excellents experts comptables, capables de valider des bilans annuels, souvent sans même avoir besoin de les lire. Partout où les Knudsen sont présents, ils impriment leur marque sur leur environnement.

 

Le roman fonctionne de manière omnisciente, les descriptions s’enchaînent et créent une dynamique efficace, laissant de côté les développements psychologiques. Les liens familiaux sont amplifiés dans cet univers portuaire. L’obsession islandaise des origines refait ici surface dans les premiers chapitres. La parenté avec des héros du Moyen-Âge demeure l’une des caractéristiques majeures pour le clan Knudsen, fonctionnant comme une petite monarchie dans le royaume fictif de Tagavík.

 

En dépit des retours surprenants et manifestement éternels de l’Histoire, rien ne vient modifier le fait que nous, les Islandais, sommes des rois descendants de rois, et que, dans ce domaine, rien n’a changé, même si nous avons cessé de faire partie d’un royaume pour devenir une république. Bien au contraire : à l’avènement du nouveau régime, le pays s’est mis à grouiller de petits rois, même s’il y en avait déjà un bon nombre avant ; d’ailleurs, c’est à de tels personnages que remontent nos origines. Nous ne sommes que des roitelets. 

 

Puissants, comiques, extravagants, les Knudsen enchantent les lecteurs par leurs histoires ancrées dans un récit labyrinthique. La satire occupe une place de premier choix, remettant en question le système éducatif, pénitentiaire (Michel Foucault, Surveiller et punir) ou encore économique. Les références littéraires sont nombreuses : à plusieurs reprises, le nom d’Halldór Laxness apparaît, faisant écho à la gloire littéraire que reçut l’Islande après la remise du prix Nobel.

 

L’Histoire et les Knudsen


De l’occupation danoise à la guerre du Viêt-Nam, l’Islande connaît de nombreux bouleversements, entre l’état d’extrême pauvreté qui a sévi pendant plusieurs siècles à celui d’une nation moderne et indépendante. Le chapitre X s’ouvre sur l’évocation d’Hitler et la montée du nazisme dans Tagavík. Le chapitre XV, sur l’indépendance du pays le 17 juin 1944. Le contexte de Guerre froide et les relations américano-islandaises participent à cette évolution : l’apparition du rock’n’roll sur les ondes nationales, la traque des communistes, les revendications forment une trame de fond ample et ancrée dans la narration. Tagavík devient une caisse de résonnance historique, où chaque évènement mondial finit par se répercuter sur les personnages et influencer leur destin. Einar Már Guðmundsson interroge ainsi les conséquences de ces mutations qui ont marqué la nation islandaise, les prémisses de la crise économique de 2008 tout en trouvant un juste équilibre entre historicité et fiction littéraire. Dans le dernier chapitre, la rencontre entre la royauté norvégienne et l’un des membres des Knudsen, Árni, clôt magistralement le roman :

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Islandais ne se prennent pas pour des merdes. Vous vivez dans des taudis en tourbe et vous jouez les grands seigneurs. C’est à croire que vous vous prenez pour des rois.– En effet, nous sommes des rois. 

 

– Einar Már Guðmundsson, Les Rois d’Islande, roman traduit de l’islandais par Éric Boury, Editions Zulma, 336 p., 21 euros.