L’Île de Sigriður Hagalin Björnsdottir, coupés du monde

Imaginons ceci : L’Islande se retrouve tout à coup sans nouvelles du monde extérieur, isolée au milieu de l’océan Atlantique Nord, avec un peuple d’environ trois-cent mille habitants devant apprendre à survivre sur une terre imprévisible. L’île, publié aux éditions Gaia et traduit par Éric Boury, est le premier roman de Sigríður Hagalín Björnsdóttir, journaliste islandaise. Apocalyptique, déstabilisante de lucidité et de force, cette œuvre met en lumière les enjeux identitaires et nationalistes qui parsèment la société actuelle, interrogeant les mécanismes de la dictature, du pouvoir et de la violence. Nous suivons l’histoire de Hjalti Ingólfsson, journaliste à Reykjavik, de son ancienne compagne Maria, d’origine espagnole, ainsi que de sa fille Margrét et son jeune fils Elias. La grande partie des chapitres porte le nom des personnages, se focalisant sur leur expérience dans cet univers clos. Quant à Elin Olafsdóttir, jeune femme ambitieuse, elle profite du bouleversement social et économique du pays pour devenir Premier ministre et instaurer de nouvelles lois. Ses relations avec Hjalti encadrent le récit et permettent de souligner toute la porosité existant entre la sphère du journalisme et de la politique. Les deux personnages se côtoient, deviennent amants, s’écartent avant de se rapprocher à nouveau, jouent l’un et l’autre avec les engrenages du pouvoir.
*attention aux spoilers
La structure évolutive de l’œuvre vers la dictature
Le réalisme du roman est tout d’abord renforcé par le choix de l’auteure d’insérer des articles fictifs entre les chapitres. La typographie, les colonnes et le style utilisé permettent une plongée imminente dans l’évolution de la société sous un nouvel angle, dénué d’émotions, mettant à l’écart les pensées des personnages. L’auteure reprend les effets des gros titres, attirant l’œil du lecteur et jouant ainsi sur les codes journalistiques.
D’ailleurs, que dire de la voix narrative ? Fragmentée, dispersée selon les différents points de vue, ancrée dans la polyphonie bakhtinienne, laissant place à un ensemble de pensées qui s’entrecroisent et qui dévoilent un large panorama psychologique chez les personnages. Les drames personnels et les tragédies collectives, — la séparation entre Maria et Hjalti, la rivalité entre ce dernier et son frère Leifur, l’attentat à la Harpa — sont les marqueurs d’une évolution qui tend vers le chaos. Si au départ, les autorités islandaises voient dans la coupure avec le monde extérieur une « plaisanterie », un « incident » qui devrait rapidement être réparé, l’angoisse s’infiltre insidieusement au fil des pages, comme un lent poison qui tend à contaminer la population.
Une nouvelle société mortifère
Les gens forment des bandes, les plus forts ont le dernier mot, ils prennent le pouvoir dans le pays et le dirigent par l’oppression et la violence, les plus faibles meurent de faim. Ce serait la guerre civile avec toutes les horreurs qu’elle implique.
Le roman ne présente pas l’avènement de la dictature. Il en pose les jalons avant de se clore et de laisser le lecteur imaginer la suite. Tout au long du livre, on entrevoit des indices, des termes tels que « fascisme », « famine », « pénurie » ou encore « chômage ». Des termes qui font écho à l’histoire du XXe siècle mais aussi à notre monde actuel.
La violence s’installe, comme un piège pour les personnages. La nature islandaise est mise de côté : à la place, des paysages urbains dévastés, des centres commerciaux transformés en squats, des tempéraments qui se déchainent au gré des évènements. Margrét devient une marchandise sexuelle, Maria subit l’attentat de la Harpa, seule survivante au milieu de corps déchiquetés. Le symbole de l’Islande relevée de la crise économique de 2008 est ici mis en pièces, transformé en une multitude de couteaux qui transpercent les corps des musiciens. Dans ce pays sans contacts, la culture et l’éducation sont les premiers domaines touchés.
La religion est ici réutilisée comme un outil de contrôle des esprits. La propagande se met en place, Elin veille à ce que la presse véhicule ses idées. Quant aux étrangers, aux touristes, aux expatriés, ils deviennent des parasites que la société islandaise, vers les derniers chapitres, cherche à bannir.
Le double discours entre la propagande et la réalité
Oui, allez l’Islande ! Je sais que notre nation ne se laissera pas entraîner sur la mauvaise voie. […] Cette tâche exigeante et passionnante impliquera peut-être un retour aux bonnes vieilles valeurs, mais elle demandera également la mise en action de toutes les forces innovantes et de l’intelligence de notre nation. Mani et ses collaborateurs portent leur regard vers l’avenir, vers une Islande nouvelle et autosuffisante où nous pourrons vivre grâce aux produits de notre pays, dans la paix et l’harmonie.
Moment-clef dans l’œuvre, ce discours d’Elin est un véritable outil de propagande visant à réutiliser l’histoire nationale afin de mieux toucher son auditoire. Elle inverse le sentiment angoissant d’autarcie en invoquant un retour aux traditions ancestrales. L’utopie de l’autosuffisance lui sert de fondement pour ce qu’elle nomme la société nouvelle, une Islande orgueilleuse, puissante, qui se serait auto-générée et qui deviendrait par la suite sa propre mère nourricière.
Pourtant, la rupture est d’autant plus forte dans la suite du roman, où la famine semble devenir une préoccupation majeure et que Leifur assiste impuissant, aux souffrances des malades en phase terminale dans les hôpitaux, privés de morphine ou de traitements médicaux adaptés.
Peu à peu, la nourriture vient à manquer. L’argent ne sert plus à rien. La régression s’opère de manière diffuse, attaquant toutes les strates de la société. Les besoins primaires prennent le dessus, renvoyant à une humanité sans culture, sans éducation, sans organisation, fondé sur l’instinct de survie, proche d’une guerre civile qui déclenchera le basculement final vers la dictature.
Si le premier roman de Sigriður Hagalin Björnsdottir semble faire écho au basculement de certaines nations dans un repli identitaire inquiétant, l’auteure précise, dans une interview accordée à la Librairie Mollat, que la crise économique de 2008 avait nourri son inspiration, voyant son payer se refermer sur ses dettes. C’est un premier roman éclairant, qui va puiser dans la nature même des mécanismes fascistes tout en faisant resurgir les démons qui hantent de manière latente la société islandaise.
-Sigriður Hagalin Björnsdottir, L’île, Gaïa Editions, 272 p., 21 euros.
Les vidéos :
– Une interview de l’auteure accordée à la Librairie Mollat :
– Une présentation du traducteur Éric Boury en l’honneur du festival Les Boréales :
Image : © RD