Retour sur les Boréales 2018

 

 

Chaque année, la Normandie vit au rythme du festival de culture baltique et nordique des Boréales. Le weekend du 24 et 25 novembre a été ponctué par plusieurs tables rondes portant sur des problématiques actuelles dans la littérature islandaise. J’ai eu l’occasion de pouvoir y assister et de prendre quelques notes. Pour plus de détails, n’hésitez pas à consulter mes articles littéraires.

Que se passerait-il si l’Islande était coupée du monde ?

Lors de la table ronde « l’identité islandaise, repli ou ouverture ? », Sigríður Hagalín Björnsdóttir, journaliste de profession, a décrit le long cheminement de son œuvre avant son écriture et sa publication. En 2001, le choc de l’attentat du World Trade Center lui a rappelé à quel point l’Islande était un pays minuscule, isolé et démuni. En 2008, la crise économique est venue renforcer ce sentiment. Elle a notamment expliqué que cette crise l’avait touchée à deux niveaux, en tant que jeune maman et en tant que journaliste qui ne parvenait pas à comprendre ce qui se déroulait dans son propre pays. En 2016, elle fait le choix d’écrire son premier roman centré sur l’isolement de l’Islande, disant que « personne n’avait eu la même idée entre-temps ».


Aujourd’hui, peut-on penser qu’il y ait à nouveau une mythologie de la grandeur émergeante dans la société islandaise ? Il y a-t-il, parmi la population, certains groupes qui souhaiteraient à nouveau un repli identitaire ?


A cette question, l’auteure de L’île a clairement fait la différence entre une histoire islandaise, forgée à travers des siècles d’isolement qui ont pu nourrir une certaine nostalgie auprès de la population et alimenter des discours politiques, et l’émergence des extrêmes qui est restée un phénomène marginal. D’autre part, Hildur Knútsdóttir a fait ressortir le lien géopolitique entre l’Islande et ses alliés : dans Sanglant Hiver, le peuple espère voir l’intervention des armées norvégiennes et américaines après l’invasion des extraterrestres. Pour Sigríður Hagalín Björnsdóttir, la crise économique a nourri le squelette de son roman. Elle a ainsi enclenché une remise en question des financements artistiques, culturels et universitaires. Ces thématiques sont reprises et traitées dans L’île : Selon elle, une civilisation sans culture serait condamnée. Lors de cette table ronde, les traducteurs Eric Boury et Jean-Christophe Salaün ont pu fournir une traduction fluide, très agréable à écouter, teintée d’humour, de recul et suscitant toute l’attention des spectateurs. J’ai apprécié les plaisanteries et la complicité des intervenants, ainsi que les questions pertinentes de Marie-Madeleine Rigopoulos qui ont permis de nourrir la réflexion et de structurer l’ensemble.

Du sang sur la glace


Autre table ronde, cette fois centrée sur le polar nordique avec des auteures suédoise et islandaise. C’est un genre que je maîtrise moins, je m’y suis donc rendue pour mieux cerner les raisons du succès scandinave. J’ai été interpellée par certaines remarques pertinentes de l’intervenante qui ont ouvert leur champ de réflexion à l’ensemble de la société scandinave. Yrsa Sigurðardóttir et Camilla Grebe ont immédiatement rappelé que le polar, loin d’être un genre cantonné à des codes bien précis, leur permettait au contraire une liberté d’expression. Camilla Grebe a pu ainsi glisser des questionnements sur la xénophobie dans la société suédoise ; Yrsa Sigurðardóttir a fait le choix d’intégrer de l’humour noir afin de contrebalancer l’horreur de certaines scènes, notamment l’assassinat de la mère sous les yeux de sa fille de sept ans dans ADN.Plusieurs fois, les questions sociales sont revenues dans les analyses. Qu’il s’agisse des rapports intimes au sein d’une même famille, de la protection des enfants, ou même de l’adoption, les auteures invitaient les lecteurs à s’interroger sur les mécanismes du meurtre à travers une vision critique de la société scandinave.

Générations islandaises

Le festival s’est clôturé dimanche après-midi avec Einar Már Guðmundsson et Arnar Már Arngrímsson, venus présenter Les rois d’Islande et Viré au vert, en compagnie de leurs traducteurs, Eric Boury et Jean-Christophe Salaün. Cette table ronde fut passionnante, développant le processus créatif à l’oeuvre chez les deux auteurs. Einar Már Guðmundsson a rappelé la place centrale de l’oralité dans son roman, cherchant à raconter des anecdotes comme le faisait sa mère. Il s’agissait pour lui de reprendre la tradition du roman épique tout en utilisant des techniques narratives contemporaines et en puisant chez les grands maîtres de la littérature mondiale, comme Cervantès, Rabelais, Homère, ainsi que Balzac. La tradition carnavalesque joue aussi un rôle non négligeable, teintant d’humour les descriptions et renforçant l’aspect burlesque de certaines épisodes. Quant aux interventions de Arnar Már Arngrímsson, elles ont permis de mettre l’accent sur le malaise entre l’ancienne et la nouvelle génération islandaise, déconnectée du réel, vivant dans un mal-être silencieux. La place des parents est aussi interrogée : ont-ils réellement conscience de ce que vivent leurs adolescents ? Parviennent-ils à comprendre leurs maux ?


Belle réussite culturelle, ce festival fut un moment de plaisir et de découvertes dans le centre historique de Caen.  Prochaine rencontre : du 14 au 24 novembre 2019.

 

Diane Chateau Alaberdina