Viré au vert, Arnar Mar Arngrimsson

*attention aux spoilers

 

Forcé de passer ses vacances d’été chez sa grand-mère dont il ne garde qu’un lointain souvenir, Sölvi, âgé de quinze ans, exprime sa colère et son désarroi. Non, il ne veut pas se retrouver « au milieu de nulle part », loin d’internet et de la vie urbaine de Reykjavik. Adolescent violent, il incarne dès les premières pages du livre le stéréotype du jeune boutonneux, en échec scolaire, passant la grande partie de son temps sur les réseaux sociaux et les sites pornographiques, incapable de dialoguer avec ses parents. Dans ce premier roman jeunesse d’Arnar Már Arngrimsson, on suit un personnage fuyant, à la fois agressif et timide, évoluant doucement du monde virtuel à la réalité de la campagne. Le style est cru, il reproduit une parole vulgaire et imagée. Arnar Már Arngrimsson rend son œuvre dynamique, Sölvi change, s’adapte peu à peu à cette grand-mère qu’il appelle au début « la nazie ». Les vacances sont en effet organisées autour de tâches physiques que Sölvi doit accomplir. Impossible pour lui de trainer sans relâche sur internet. Il ne reste plus que l’imagination et les livres, ainsi que les films qu’il regarde avec sa grand-mère.

Vous croyez que je vais passer l’été entier chez cette vieille bonne femme ? J’ai fait quoi pour mériter ça ? Je connais l’histoire. J’ai vu assez de films pour reconnaître un mauvais scénario. Un gamin pourri gâté se retrouve dans une situation difficile : au début, ça se passe mal, mais à la fin il devient tellement génial qu’il range sa chambre sans qu’on lui ait demandé, qu’il passe un temps raisonnable devant l’ordinateur et devient même bénévole pour la Croix-Rouge. 

Une évolution dynamique

Après quelques résistances, Sölvi se plie aux règles du jeu. Il travaille, lit les livres que sa grand-mère lui propose et peut, en échange, choisir les films qu’il souhaite voir en sa compagnie. D’autres personnages font leur apparition : Tómas le voisin et sa petite fille, Arndís. L’auteur centre chaque chapitre sur fil narratif bien précis, renforçant la dynamique de l’ensemble. Il se passe toujours quelque chose, l’attention du lecteur est retenue par une action. Au fil des pages, Sölvi évolue selon les expériences et les échanges. Le point de vue interne permet de se plonger dans la peau du personnage principal, de mieux appréhender son vécu. Les textes de rap participent aussi à la dynamique du roman. Insérés dans la majorité des chapitres, ils mettent à nu les sentiments de Sölvi. On ne peut que féliciter le traducteur Jean-Christophe Salaün pour avoir su adapter le rythme et les rimes finales dans son travail. Le résultat est naturel et en parfaite adéquation avec le reste du roman. Sans être caricatural, le rap vient mettre en évidence les pulsions du jeune homme en devenant œuvre d’art, comme le montre la toute fin du roman. Après sa rupture amoureuse, Sölvi, prêt à tout détruire autour de lui, fait le choix de composer une nouvelle chanson. Création et violence se rejoignent pour clôturer le roman avec force. Le personnage mûrit à travers les épreuves : il voit sa grand-mère mourir, son ami devenir fou, ses parents se séparer et enfin, sa première petite-amie le quitter.

En vérité je suis toujours en exil / nulle part où trouver asile /Je suis un pape sans sa mobile /un malhabile de l’idylle /je suis bon à mettre à la casse / mais même la casse veut pas d’ma carcasse./En vrai de vrai, je suis un exilé/ tout juste bon à annihiler.

Doucement, Tómas parvient à obtenir la confiance du jeune homme, l’encourageant à se tourner vers une carrière artistique. Il guide Sölvi vers l’âge adulte, remplaçant la figure paternelle de Danni, absente pendant une grande partie du livre. Ce roman d’apprentissage interroge ainsi les relations entre les parents et leurs adolescents dans la société actuelle : comment parvenir à faire communiquer les différentes générations ?

Un roman foisonnant de références culturelles


Du cinéma de Christopher Nolan en passant par Jay-Z et The Cure, Viré au Vert fait constamment écho aux musiques, aux films et au œuvres littéraires. Halldór Laxness est cité plusieurs fois, la musique de James Brown fascine Sölvi qui voit en lui un précurseur et un génie. Il déjoue de cette manière le cliché d’une jeunesse uniquement intéressée par la musique contemporaine. Discrètement, il glisse dans le sac d’Arndís une cassette sur laquelle il a inscrit ses musiques favorites. On y retrouve les tubes de Bob Marley, Velvet Underground Kanye West, Lou Reed, ou encore Rachmaninov et son concerto n’2. Influencé par son père, Sölvi est un personnage marqué par l’éclectisme et la diversité culturelle. Les lectures chez sa grand-mère ouvrent aussi son champ d’horizon. C’est dans cet ensemble de références que Sölvi s’affirme dans ses choix et donne un sens à sa quête identitaire. 

 

 

-Arnar Már Arngrimsson, Viré au Vert, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Editions Thierry Magnier, 340 p., 16, 90 euros.