L’affaire Benedikt Gröndal, Guðmundur Andri Thorsson, la grâce romanesque

 

     En pleine nuit, le jeune Ólafur Árnason décide de voler un livre de danois dans son internat. Il est alors âgé de dix-sept ans. Sa famille est issue d’un milieu modeste, son père est pêcheur, sa maison se trouve à la campagne, loin des bouillonnements nationalistes qui animent Reykjavik en cette fin de XIXe siècle. Il est surpris par Björn Magnússon Ólsen, qui règne avec une main de fer sur les élèves : l’exclusion est décidée, Ólafur devra payer le prix de son crime. Le corps professoral vote, toutes les mains se lèvent en faveur de son départ, sauf une, celle du poète et intellectuel Benedikt Gröndal. Dans ce deuxième roman traduit en langue française par Eric Boury, Guðmundur Andri Thorsson revient sur cette histoire véridique en lui insufflant une poétique romanesque à la hauteur de ses personnages. L’affaire Benedikt Gröndal est un texte puissant, témoin d’une époque, d’une réflexion sur l’identité islandaise et sur le pouvoir des mots dans la conscience collective.

 

Philosophie de la justice

     Le crime d’Ólafur, si minime au premier abord, prend une mauvaise tournure dans l’internat de Lærði skólinn, l’ancien lycée de Reykjavik, régit par un groupe d’intellectuels inflexibles. Au fur et à mesure des pages, le lecteur comprend que le vol du livre n’est qu’un prétexte pour Ólsen, qui ambitionne chez ses élèves une grandeur d’âme, une moralité irréprochable afin d’incarner une future élite nationale qui soit à la hauteur de ses attentes. Le contraste entre la nature impétueuse des jeunes garçons et l’idéal du censeur provoque sans relâche des confrontations qui finissent par se cristalliser autour du livre dérobé. A lui seul, Ólafur devient le bouc-émissaire d’Ólsen, celui qui porte toutes les déviances et les perversités de la jeunesse islandaise. Il est dépossédé de son identité, de son repentir, transformé en une marionnette sous les mains habiles d’Ólsen qui utilise cet acte pour renforcer son pouvoir et son influence au sein de l’internat.

 

Ce n’est que grâce à la formation d’une classe de fonctionnaires éduqués, disciplinés et civilisés que nous pouvons espérer voir un jour le progrès arriver en Islande, espérer que les Islandais deviendront la grande nation qu’ils sont destinés à être.

 

     Sous prétexte de justice, Ólsen applique une autorité aveugle, rigide et dénuée d’humanité. Les valeurs morales qu’il prône perdent leur légitimité sous son joug : surnommé le Tyran,  il est à la fois érudit et bourreau. La disproportion du châtiment révolte Benedikt Gröndal, qui souhaite protéger Ólafur : il refuse son exclusion comme il refuse l’injustice. C’est au prix d’un ultime sacrifice qu’il parvient à sauver le jeune homme, entrant lui-même en disgrâce auprès de ses pairs. Renvoyé de l’internat, il finit ses jours avec sa fille, exilé dans le nord de l’île.

     Dans les différents chapitres, l’auteur fait alterner les points de vue. Le lecteur parvient donc à saisir le cheminement intellectuel des personnages, notamment celui d’Ólafur qui revient sur sa jeunesse et qui s’interroge sur la portée de son acte.

 

Ils voyaient dans ma détresse celle de la nation entière. Ils étaient envahis par cette torpeur caractéristique des Islandais lorsqu’ils sont témoins de l’exercice immodéré du pouvoir. Ils se confondaient avec moi. Ils croyaient que le monde n’était qu’injustice, considéraient que cela faisait partie des lois incontournables de l’existence. Ils vivaient sous le poids des générations précédentes. Ils abritaient en eux le petit paysan qui ne pense qu’à sauver sa peau quand il est témoin de violence, le mendiant qui tient à se garder de froisser ceux qui détiennent richesse et pouvoir. Chacun d’eux s’était révolté à sa manière, mais cette révolte s’était exercée dans le royaume des mots, au pays de la poésie et des prouesses sur papier.

 

 

Une fresque historique

     Ce deuxième roman traduit de Guðmundur Andri Thorsson est aussi le tableau vivant et expressif d’une époque marquée par la pauvreté, les épidémies, le froid et les interrogations politiques. Les personnages sont habités par la mort : tous ont perdu une personne qu’ils aimaient, à cause de la maladie ou de l’immigration naissante vers l’Amérique.

 

Les vents se ruent, mordants, sur les étendues désertes tandis que la mort relève ses filets, la pêche est miraculeuse après cette nuit d’épreuves. Des créatures lugubres longent les rues – des femmes enveloppées de châles noirs qui se passent un morceau de pain, se transmettent la nouvelle d’un décès ou une lumière de main en main. […] une brebis errante cherche désespérément à manger, mais ne trouve qu’un chiffon sale qui calfeutrait une lucarne, et que le vent a emporté.

 

       A fin du XIXe siècle, l’Islande est encore occupée par les Danois, les premiers germes d’une indépendance animent les intellectuels et suscitent un soulèvement intérieur. Benedikt Gröndal ne cache pas son mépris de la langue danoise, qu’il qualifie d’islandais mélangé à du français et de l’allemand. De même, le vol d’un livre danois par Ólafur est hautement symbolique : il témoigne de cette fracture entre les deux pays, des injustices subies d’une part, de la domination et de l’autorité de l’autre. Les paroles de Benedikt sonnent comme un cri de révolte, elles rejoignent le groupe d’intellectuels qui régit l’internat. Pour eux, l’indépendance du pays se fera avec l’élévation intellectuelle, la capacité à pouvoir mettre en avant son savoir, son enseignement et ses richesses culturelles. Ils se sont assignés la mission de former la future élite du pays, de fournir à l’Islande des personnalités capables d’incarner l’avenir de la nation. Cependant, la vision d’Ólsen diffère avec celle de Benedikt dans la mesure où ce dernier ne conçoit pas l’éducation dans la frustration et la soumission. Pour lui, cette élévation doit se faire par le truchement de la poésie, des penseurs et des artistes, en laissant la liberté nécessaire à l’esprit pour toucher les beautés spirituelles du monde.

 

Poétique romanesque et influence littéraire

             La prose de Guðmundur Andri Thorsson ne laisse pas indifférent ses lecteurs : la langue se déplie, elle foisonne d’images et de métaphores qui jouent avec l’imaginaire, qui rentrent en interaction avec une vision cosmique des éléments de la nature. Le roman est une ode à la poésie, à son pouvoir sur les hommes. Elle amplifie les descriptions jusqu’à atteindre cet état de grâce qui n’est pas sans rappeler les romans de Jón Kalman Stefánsson. A plusieurs reprises, on retrouve un écho à certaines de ses phrases :

Il voit des étoiles errantes venues d’antiques saisons illuminer le firmament de l’existence.

Et, dans La tristesse des anges :

La lune et les mille étoiles qui scintillent comme d’antiques poèmes au-dessus de la terre.

 

Cette intertextualité se poursuit dans les titres des parties : « Terre, tu es trop petite », « Comme tu es éphémère, ô monde… », insufflant une dimension hautement métaphysique. Ce procédé se retrouve dans l’œuvre de Stefansson et témoigne de ce goût commun que partagent les deux auteurs pour la poésie et sa place dans la trame romanesque. Plusieurs fois, Ólafur et Benedikt se laissent aller à leurs rêveries, la narration se met en veille et permet une envolée lyrique et réflexive qui berce l’imagination du lecteur.

 

     La richesse de ce deuxième roman réside à la fois dans ses thèmes philosophiques – la justice, le devoir, la morale – mais aussi dans sa vision historique de l’Islande, au moment où les grandes théories de l’indépendance nationale font leur chemin. En partant d’une anecdote, l’affaire Benedikt Gröndal amorce les questionnements qui agitent la société islandaise à l’aube du XXe siècle, et invite les lecteurs à se plonger dans cette époque complexe.

 

Me voici maintenant dans une nouvelle vie, dans une autre époque. Je sais que nous sommes au siècle des changements perpétuels, je m’en réjouis autant que je m’en effraie. D’ici une vingtaine d’années, les enfants d’aujourd’hui auront grandi, peut-être se déplaceront-ils en volant dans les airs, chacun dans son petit véhicule  propulsé par des types de gaz dont j’ignore la nature. Peut-être seront-ils en mesure de se voir, séparés par un océan. 

 

 

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-L’affaire Benedikt Gröndal, traduit en français par Éric Boury, Éditions Gallimard, collection « Du monde entier » 2019, 208 pages, 18 euros.