Miss Islande d’Auður Ava Ólafsdóttir, l’écriture au féminin

1963. La jeune Hekla décide de quitter la campagne islandaise pour s’installer à Reykjavik. Son père, passionné par les volcans, lui insuffle dès le plus jeune âge le désir de liberté et d’indépendance. Après la mort de sa femme, il élève ses deux enfants sans aucune distinction de genre, encourageant sa fille sur la voie de la créativité et de l’indépendance. Hekla souhaite devenir écrivaine, dans une société où la place des femmes est déjà prédestinée au foyer et à la maternité. Réduite à son apparence, elle se voit ainsi proposer de devenir la future Miss Islande.

Résolument féministe, le sixième roman d’Auður Ava Ólafsdóttir, traduit en français par Éric Boury et lauréat du prix Médicis étranger 2019, met en lumière celles et ceux qui ont osé, face au conformisme rigide des années soixante, braver les interdits et poursuivre leur quête de la liberté.

 

Refus du genre et réappropriation identitaire  

En arrivant dans la capitale islandaise, Hekla devient serveuse dans un restaurant où les clients masculins n’hésitent pas à lui faire des avances et à lui rappeler l’infériorité de sa condition féminine. L’un d’eux, qui a déjà eu l’occasion de parler avec elle dans le bus qui les conduisait à Reykjavik, lui propose de se présenter à un concours pour devenir Miss Islande. Plusieurs fois, elle refuse, préférant l’habit d’écrivaine à celui de reine de beauté. Elle vit chez son ami homosexuel, Jón John et rend souvent visite à Ísey, à peine âgée de vingt-deux ans et déjà enceinte de son deuxième enfant. Tous sont réduits à leur genre : Jón John ne parvient pas à trouver sa place parmi les marins et Ísey rêve de quitter son foyer pour découvrir le monde.

 

Un jour, pour me tirer d’embarras, le serveur a voulu ramasser la cuiller, mais le client a exigé que ce soit moi qui le fasse. Ils susurrent à ton oreille, ils te suivent , ils veulent savoir où tu vis. Ils harcèlent également les filles de cuisine quand elles ont fini leur journée. L’un de nos habitués en a poursuivi une jusque dans la chambre froide où elle était allée chercher de la mayonnaise. Il l’a coincée dans le fond et a essayé de la tripoter comme un bélier en rut. 

 

Ces trois personnages se retrouvent enfermés dans un rôle qui ne leur correspond pas, réduits à une définition purement biologique de leur sexe. Jón John veut devenir couturier pour les théâtres et aimer librement un homme. Ísey dépérit dans le quotidien monotone de son appartement, à lire des poèmes dans les journaux qui servent d’emballages et à écrire en cachette dans son journal intime les faits les plus inutiles de sa journée. Sa correspondance avec Hekla révèle son désespoir grandissant face à l’avenir, rappelant la figure tragique de Sylvia Plath et le thème du suicide féminin. Tous rêvent d’un départ qui leur offrirait une nouvelle identité. Le concours de Miss Islande est paradoxal sur ce point : il est à la fois enfermement et liberté. Il permet de quitter l’île et de découvrir un autre pays, tout en réduisant la lauréate en une représentation superficielle de la féminité. Plusieurs fois, les personnages évoquent cette oppression du pays et ce désir de voyage, comme une porte ouverte vers une autre existence :

 

Je te jure Hekla, je ne vais pas passer ma vie ici, sur ce maudit bout de terre oublié de Dieu. Je n’ai pas la force d’affronter cette mer déchaînée. Je veux partir. Voir le monde. Autre chose que Hull et Grimsby. Je veux travailler dans un théâtre, créer des costumes pour des comédies musicales. Ou dans une maison de couture. Il y a plus de gens comme moi à l’étranger. Beaucoup plus.

 

Quant à Hekla, son refus de participer au concours de Miss Islande lui permet d’échapper à la dangereuse déshumanisation du corps féminin, réduit à un objet de désir et de convoitise. Brillante, avisée et réfléchie, la jeune femme évolue dans la sphère littéraire islandaise à l’ombre de son compagnon, Starkadur Pjetursson, jeune poète en manque d’inspiration qui retrouve ses confrères chaque semaine au Mokka. La narration d’Auður Ava Ólafsdóttir, sous-entend plus qu’elle n’analyse : il est difficile de savoir ce que ressent Hekla, la subtilité des dialogues et du non-dit renforce la complexité du personnage et des sentiments qui l’habitent.

 

Femmes et création littéraire

 

Hekla est une jeune femme talentueuse, aussi passionnée pour la littérature que l’est son père pour la vulcanologie. Elle écrit la nuit et publie ses premiers textes avec un pseudonyme, comme s’il s’agissait d’une activité illicite. La tradition poétique est bouleversée avec ce personnage : la femme n’est plus Muse, mais créatrice. Elle n’est plus celle qui accompagne le poète dans son sillage, mais celle qui prend sa place. De même, Ísey cache son journal intime et éprouve de la honte et de la culpabilité à ne pas être ce que lui impose son époque, une femme complètement dévouée à son mari et à ses enfants.

 

les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des génies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants, ce qui les empêche d’écrire. 

 

L’écriture devient une échappatoire qui les rend créatrices et les transforme en démiurges d’un monde dont elles détiendraient les clefs. Comme l’île de Surtsey qui émerge de l’océan en 1963, Hekla tente de se faire une place dans le monde de la littérature islandaise, au milieu des poètes. Tout au long du roman, les références aux grandes écrivaines se multiplient – Sylvia Plath, Simone de Beauvoir, Selma Lagerlöf – et permettent aux lecteurs de s’interroger sur les inégalités entre les hommes et les femmes dans la création artistique. Hekla doit écrire la nuit, dans l’appartement de son compagnon, sans se faire surprendre : ces épisodes font écho aux revendications qu’émettait Virginia Woolf dans Une chambre à soi, essai majeur sur la conception de la femme autrice, qui devrait posséder son propre espace de création et de solitude.

 

J’ai l’impression que beaucoup de choses se produisent en même temps, qu’une foule d’images et de sentiments surgissent en moi à chaque instant. Comme si j’étais au commencement, que c’était le premier jour du monde, que tout était neuf et pur. […] Je tiens ma baguette de chef d’orchestre et j’annonce au monde qu’il peut désormais exister.

 

Sigtryggur fra Saurum est le poète dont parlent tous les artistes du Mokka : aucun d’eux n’imagine qu’il s’agit là d’une femme, comme si la véritable littérature et le talent n’étaient accessibles qu’aux hommes. Le manuscrit d’Hekla est d’ailleurs refusé lorsqu’elle se présente chez l’éditeur : l’homosexualité masculine est, selon lui, un sujet beaucoup trop sensible pour une future publication. Hekla est doublement contestataire, dans son statut d’écrivaine et dans les thèmes qu’elle aborde. Miss Islande est une ode à celles et ceux dont le talent est resté caché dans l’Histoire : la fin du roman est aussi poignante qu’inéluctable, refermant la jeune femme dans l’ombre de son propre talent.

 

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-Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir, traduit en français par Éric Boury, Éditions Zulma, 2019, 288 pages, 20,50 euros.

 

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