Gaeska d’Eiríkur Örn Norðdahl, « L’avenir radieux » de l’Islande

 

Avec la parution de Gaeska (La Bonté), Eiríkur Örn Norðdahl, nous plonge dans un univers glaçant et dystopique, où les différentes voix des protagonistes font émerger une conscience trouble et angoissée. Ce roman, traduit en français par Eric Boury, représente le premier opus de la trilogie avec Heimska et Illska, publiés aux éditions Métailié. Nous suivons différents personnages, pris au piège par une société en plein bouleversement : les questionnements sur le féministe, l’immigration et les montées des extrêmes politiques ancrent le lecteur dans l’actualité et le confrontent aux enjeux de notre époque.

 

Une œuvre crépusculaire aux accents rabelaisiens

 

 Les femmes meurent. Elles tombent des immeubles puis s’écrasent sur les rues et les trottoirs – quelle que soit la manière dont on envisage le phénomène.

 

 Dès les premières pages, le ton est donné. Le lecteur poursuit son périple, dérouté par les descriptions et les fluctuations stylistiques qui amplifient le récit et lui donnent cette teinte si particulière. La place des femmes dans la société est, de prime abord, présentée comme un suicide collectif, une mise à mort qui entrainera par la suite un renversement politique. Les mots sont parfois crus, les descriptions prosaïques se multiplient, au point de rappeler les œuvres de Rabelais et les scènes orgiaques où la débauche et la démesure dominent le récit.

 

Les membres du gouvernement étaient plus ou moins affalés, inconscients, ivres et bedonnants. Le concert de rots et de flatulences qu’interprétaient leurs gosiers et leurs anus rappelait les teufs-teufs d’un moteur épuisé, leur peau rougissait, leur corps en surchauffe était incapable de digérer les délices dont ils s’étaient empiffrés et les liquides qu’ils avaient éclusé, et une sueur grasse mêlée de vin et de café jaillissait à flots des serveurs adipeux de la République

 

L’auteur ne manque pas d’humour noir : son sens de la dérision permet de dénoncer les excès des membres politiques avec des images rebutantes et grossières, rappelant davantage la bestialité que l’humain. Plusieurs autres passages, tantôt satiriques, tantôt surréalistes, offrent au lecteur un texte complexe, riche en images et en ironie. Ces procédés favorisent la dimension dystopique de l’œuvre, afin de mettre en évidence les mécanismes morbides des hommes politiques très vite remplacés, dans la deuxième partie de l’ouvrage, par des femmes. Le chapitre final semble ouvrir le crépuscule vers une aurore incertaine.

 

Malgré tout, il régnait ici une incroyable paix. Derrière les murmures de la ville et les discussions dans la Maison de la musique, on entendait les mouches respirer et l’herbe pousser. Une douce détermination avait envahi l’ensemble du réel. Une tolérance. Une harmonie. Je regardais vers le cap de Kjalarnes. L’Esja avait cessé de brûler.

 

Critique sociale et polyphonie des voix narratives

 

 Plusieurs voix s’entremêlent dans ce récit : tout d’abord, celle D’Halldor Gardar, député du parti conservateur, marié à Milly qui deviendra par la suite la Première Ministre du pays. Ce dernier sauve une jeune fille immigrée lors d’une manifestation et retrouve sa famille, venue d’Afrique du Nord. La mère, impliquée dans la construction d’une mosquée en Islande, met en évidence les nouveaux enjeux sociaux de cette île, historiquement isolée depuis des siècles du reste du monde. Comment accueillir les réfugiés ? Quelle aide leur apporter ?

 

Est-ce que tu as la moindre idée de la détresse qui règne un peu partout dans le monde ? Est-ce que tu te rends compte de la chance que nous avons de ne pas vivre dans un pays ravagé par la guerre et la famine… de vivre dans une démocratie parlementaire, même si elle est imparfaite ?

 

Enfin, Freyleif, qui travaille aux côtés de Milly et marié à Oli Dori, tente dans la première partie de se jeter dans le vide : sa voix résonne comme une conscience autonome à la deuxième personne, rappelant les procédés mis en œuvre dans le Nouveau Roman :

 

Tu clignes des yeux. Tu es assise sur une corniche et tu surplombes la ville. Peu importe combien tu bats des paupières, tu n’avances que de quelques maigres secondes. Tu cesses de cligner pour essayer d’avancer et tu continues à cligner pour reculer. Tu obtiens ton diplôme à l’université et tu n’organises pas de fête. Tu travailles comme femme de ménage et tu as honte.

 

Ces différentes voix sont comme la cristallisation des maux qui hantent le XXIe siècle : l’Islande réduit cet ensemble à un microcosme de manifestants qui se piétinent dans les rues et qui tentent, comme il peuvent, de se faire entendre par les autres. L’île se referme sur elle-même, elle devient une cocotte-minute où bouillonnent les revendications en même temps que le mont Esja part symboliquement en fumée. L’Islande se transforme en une tour de Babel où les cultures et les religions se mélangent, où le débat de l’assimilation est interrogé plusieurs fois par le narrateur. Quant à l’espace public de Reykjavik, il devient une immense zone politique, comme la métaphore de nos sociétés actuelles.

 

 Chaque fois, une nouvelle femme âgée d’une soixante d’années apparaissait, capable de s’exprimer dans toutes les langues de la terre. 

 

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Eiríkur Örn Norðdahl, Gaeska, traduit en français par Eric Boury, éditions Métailié, 272 p., 20 euros.