Au bord de la Sandá de Gyrðir Elíasson, à l’abri du monde

Au bord de la Sandá, dernier roman de Gyrðir Elíasson paru en 2019 aux éditions La Peuplade et traduit par Catherine Eyjólfsson, permet de nous replonger dans l’univers contemplatif de cet auteur, passionné par les cultures amérindiennes et récompensé en 2011 par le grand prix de littérature du Conseil nordique pour son recueil de nouvelles Entre les arbres.

Un homme décide de s’isoler dans une caravane, près d’une rivière qui se nomme la Sandá. Il scrute la forêt, écoute les bruits de la nature et reproduit sur sa toile des formes qui l’habitent. Nous ne connaissons pas l’origine de sa retraite : le livre suggère sans énoncer clairement, il porte le lecteur vers un monde à part. Un roman court, poétique et lumineux.

 

Les songeries d’un artiste

 

Le narrateur décrit son quotidien près de la Sandá, dans la solitude la plus absolue. Le roman se divise en deux parties, l’été et l’automne. Les saisons organisent l’œuvre, elles sont le fil conducteur de ses méditations poétiques. Le lecteur, comme s’il observait une toile impressionniste, ne saura jamais les origines de cet homme, ni son histoire personnelle. Il assiste à son processus créatif, qui cherche à saisir la beauté de ce paysage mouvant, lui donnant un sens intime et caché. On retrouve les thèmes chers à Gyrðir Elíasson, dans cette conception d’une nature absolue, puissante et inspiratrice, propre au nature writing.

 

Je commence à avoir envie de peindre des arbres, même si je ne pourrai jamais les saisir sur la feuille ou la toile comme le peintre russe Ivan Chichkine, qui a fait surgir la vie ouverte et cachée des arbres à la surface immaculée de nombreux tableaux, aussi vivants aujourd’hui que lorsqu’il les a peints il y a cent ans. Il a dû les caresser et conclure un accord secret avec eux.

 

Les thèmes de la vie et la mort reviennent plusieurs fois, toute en pudeur et en délicatesse. Le peintre cherche dans son art une fuite vers un autre monde, capable de saisir sur une toile ses visions les plus intimes.

 

Pourtant, la nature ne fait pas de tableaux. Cet art pictural n’est-il alors qu’une imitation, ou peut-il prétendre au titre de récréation, au mieux de ce que l’on pourrait appeler sublimation de la nature ?

 

Réel et imaginaire

 

Les frontières entre la réalité et l’imaginaire sont troublées par les visions incertaines du narrateur : à plusieurs reprises, il énonce un doute : est-il bien conscient de ce qu’il voit ? La femme en rouge qui joue le rôle de Muse dans sa vie existe-t-elle vraiment ? Le narrateur rêve au bord de la Sandá. Son esprit associe étroitement le monde de la création à celui qui l’entoure. La tradition littéraire islandaise des fantômes est ici exploitée grâce à la figure du peintre en quête d’inspiration. Ses hallucinations deviennent un prétexte pour ouvrir le champ des possibles et offrir au lecteur un roman au flou artistique incontestable.

 

J’espère peut-être voir apparaître la femme en rouge. Pourtant, j’ai commencé à douter de son existence. L’autre jour, j’ai fait une incursion sur le terrain de camping et j’ai interrogé le gardien à son sujet. Ma description ne lui a rien dit et il m’a regardé bizarrement pendant que je la luis décrivais.

 

 

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Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sandá, traduit par Catherine Eyjólfsson, éditions la Peuplade, 2018, 18 euros.